La Stratégie du Cancre

La Stratégie du Cancre

Que fait le cancre pendant le cours ? Plusieurs possibilités :

01

Il ne fait « rien », c’est-à-dire qu’il n’a rien prévu, n’a déterminé aucun projet : écouter, ne pas écouter, laisser vagabonder sa pensée, ou encore bavarder avec sa voisine ou le copain assis derrière lui. Il est dans la sensation, le mouvement, et cherche le geste, le gloussement, l’astuce qui va faire rire la classe et animer le cours. En fait, il est là pour rien, et rien ne se passera, à part qu’il réussira à tuer une heure.

02

Dès que le prof parle, un autre dessine, améliore sa technique, complète sa galerie de personnages, ou il essaye encore une fois de craquer le code de son nouveau jeu vidéo. Il réussit à fuir l’ennui du présent. Evidemment, le cours ne peut exister dans sa tête, et quelques jours plus tard, la veille du contrôle, il devra improviser. Certes il aura entraîné son imagination et progressé dans son hobby. Cela lui sera peut-être utile plus tard. Mais qu’est-ce qui lui est utile dans son présent d’élève ?

03

Il est cancre et plutôt rebelle à la règle scolaire : apprendre, répéter, apprendre, répéter…Tout cela est ennuyeux, sans utilité, car de toute façon, les « carottes sont cuites », l’école, c’est pas son truc, etc.

Cependant, il est en cours, contraint d’être là. Et il se dit que, sans trop renoncer à ce qu’il est, il est tout de même plus économique de profiter du travail du prof. En faisant comment ? En enregistrant les mots-clés, les temps forts du raisonnement, en se redisant dans sa tête ce qui est important de garder pour le futur (devoirs, contrôles, examens). Le résultat est payant car à la maison il a moins de travail. Il n’est pas obligé d’apprendre. Tout simplement il réactive et complète ce qu’il a capté pendant le cours. Ainsi une partie du contrôle est préparée, sans qu’il soit obligé de passer des heures (inefficaces) à rabâcher.

Ce cancre est un stratège, il mesure son effort par rapport à un objectif précis : avoir suffisamment d’éléments pour sauver son contrôle et ne pas subir la pression d’un ratage et d’une note calamiteuse. En faire moins que les autres certes, mais que ce soit rentable.

Sans adhérer à la règle scolaire, il réalise un compromis qui le prépare à des plus grands investissements personnels le jour où il aura choisi ce qu’il désire apprendre, ce qu’il désire faire. C’est ce moment futur qu’il préserve car, au fond de lui, il préfère la réussite à l’échec.

Qu'as-tu appris aujourd'hui ?

Se demander chaque soir ce que l’on a appris ce jour-là. S’arrêter à une chose.
Commentaire : cela peut être appris à l’école, ou en se promenant dans la forêt, ou en regardant un documentaire, ou en écoutant un aîné parler de son expérience.

Le principal est de ne pas se coucher sans s’être arrêté sur une chose d’importance, c’est de ne pas laisser passer un jour sans lui donner une singularité, sans se donner l’opportunité d’avancer.

Vousnousils.fr

Article du Vendredi 23 novembre 2007 sur https://www.vousnousils.fr/

Alain Sotto : « le cancre a les outils à sa disposition, sauf qu’il ne sait pas les transférer dans les apprentissages scolaires »

Tripler sa première n’a pas empêché Alain Sotto1 de devenir psychopédagogue. Parce qu’il a fait partie des cancres, il leur a dédié un site truffé de techniques éprouvées pour les mener à la réussite. Cet ancien formateur voudrait y associer les professeurs pour lutter ensemble contre l’échec scolaire. Explications.

Quelle est l’ambition du site cancres.com ?

Destiné principalement aux enfants et aux parents, ce site a pour vocation première d’initier à la connaissance de soi. En effet, apprendre à apprendre n’a de sens que si on a, au préalable, pris conscience des stratégies personnelles mises en œuvre lors des apprentissages. Concrètement, on s’aperçoit que quand on demande à un élève d’être attentif, celui-ci est plus sensible à l’injonction « je dois être attentif « , sur laquelle il se concentre, qu’à être vraiment attentif. Autrement dit, il est important de nommer tout ce qui perturbe l’attention (émotions, rêveries, paroles intérieures…) et de décrire la bonne posture d’écoute et de concentration.

En quoi ce site peut-il concrètement aider les enseignants ?

Au fil du temps, nous avons accumulé des fiches pratiques et des modes d’emploi pour chaque discipline ou chaque domaine de l’activité mentale liée au travail scolaire. Exemple, pour apprendre à réaliser une tâche, on recommande de présenter d’abord les moyens pour l’accomplir avant de passer à sa réalisation. Ensuite, on ouvre un dialogue pédagogique, où chacun décrit comment il a procédé pour la réaliser. Ainsi, ceux qui ont le mieux réussi exposent aux autres leur stratégie. Le savoir-faire est donc mutualisé. A terme, nous souhaiterions que ce site devienne un lieu d’échanges qui accueillerait aussi les contributions des professeurs.

Si ces méthodes sont reconnues et fiables, pourquoi y a-t-il encore des cancres en classe ?

J’ai formé pendant douze ans des enseignants, et ces techniques simples sont minoritaires à l’école. Pourquoi ? Parce qu’elles sont exclues de leur formation. Il est vrai que cette pédagogie des moyens d’apprendre est une matière nouvelle qui demande de se former à la psychologie des connaissances, à la dynamique de groupe et au dialogue pédagogique. C’est pourquoi, je plaide (en rêvant à voix haute !) pour que les enseignants travaillent le matin en classe et consacrent leur après-midi à se former, individuellement et en équipe. Car, pour que cela fonctionne, il est indispensable que toute l’équipe enseignante s’en saisisse.

Sur votre site, vous insistez sur le fait que vous-même avez été cancre. Faut-il avoir été cancre pour aider les cancres ?

Effectivement, lorsque je vois un enfant qui ressent ce que j’ai moi-même ressenti quand je ne comprenais rien, je me sens proche de lui. Je ne dis pas pour autant que tous les enseignants doivent avoir été cancres pour être de bons pédagogues. Mais un professeur au parcours atypique aura peut-être plus de facilité à voir dans le cancre un être qui souffre et non un paresseux. Il sera peut-être plus à même de valoriser et d’exploiter ce qu’un enfant sait faire. Ainsi, quand je vois un mauvais élève réussir un jeu vidéo, je sais qu’il a été attentif, concentré et qu’il a su établir des stratégies efficaces pour résoudre les problèmes. Il a donc des outils performants à sa disposition, mais ne sait pas les utiliser dans les apprentissages scolaires. Or, c’est cela qu’il faut transmettre : apprendre à transférer les outils, et aussi à décloisonner les connaissances.

Votre site a fait récemment l’actualité, alors qu’il existe depuis huit ans. Le dernier ouvrage de Daniel Pennac3 où il évoque sa scolarité de cancre a été un succès. Comment expliquez-vous que ce discours, selon lequel derrière tout cancre se cache un brillant élève, se multiplie ces derniers temps ?

Je ne me l’explique pas vraiment. Mais je crois qu’un mauvais élève est marqué à vie. Parce qu’en le traitant de cancre, on l’enfonce et on le conforte dans cette idée. Blessé, il s’identifie à ce statut, ce qui renforce son blocage. Il est temps de changer de discours. Il faudrait s’intéresser davantage à l’enfant plutôt que de s’évertuer à lui imposer le programme de l’année. S’intéresser, avec le même regard, à celui qui réussit et à celui en souffrance scolaire.

Propos recueillis par Lise Bollot

(1) Alain Sotto est aussi président de l’Association de recherches en neuropédagogie (ARN) et co-auteur de nombreux ouvrages sur la pédagogie de la réussite scolaire. Le dernier en date : « Aidez votre enfant à réussir », Ed Hachette Education, 2006.

(2) www.cancres.com (3) « Chagrin d’école », Ed Gallimard 2007, vient de recevoir le prix Renaudot 2007.