Le caprice, essentiel à la construction de la personnalité

Le caprice a une mauvaise réputation. Dans son sens premier, c’est une volonté subite et passagère qui vient sans aucune raison. Or le petit qui fait un caprice a ses raisons. C’est le seul moyen qu’il possède de dire son désir contrarié, sa frustration, sa colère, sa peur, ses angoisses. Le caprice est inhérent à la construction de sa personnalité parce qu’il le place face aux contraintes du réel, le confronte au désir de l’autre. Il exprime des désirs ou des refus, et ce sont les échos reçus en retour qui le forment en tant qu’être autonome et pensant.

L’enfant et le “non”

Il y a dans la vie de l’enfant deux périodes où il se construit par le ” non”. Quand il est petit, les caprices lui permettent d’acquérir l’empathie nécessaire à la vie en communauté, l’apprentissage des règles familiales et sociales, les interdits et empêchements environnementales. Après quoi, il se conforme à ce qui lui est demandé à la maison, il intériorise les contraintes dues à la réalité et s’y soumet. Mais, devenu adolescent, il a besoin de nouveau de s’opposer à ses parents, aux adultes en général : il souhaite l’autonomie, refuse les règles qu’il avait acceptées et recherche les limites.
Ces deux périodes d’opposition sont constructives. C’est ainsi que l’enfant élabore la compréhension du monde dans son rapport à lui-même et aux autres. Mais pour cela, les parents doivent être clairs dans leur tête, non s’opposer à l’enfant – le petit et l’adolescent- mais donner clairement des repères. Incertitudes, doutes, fragilités parentales sont déstabilisateurs.

Privé de la possibilité d’analyser une situation, il fait un caprice

Le petit enfant n’est pas capable de “penser” une situation qui le frustre, il n’a pas le langage et les repères temporels nécessaires à la réflexion, il n’a pas encore intégré les impératifs dictés par le réel, les codes sociaux et les règles familiales. Il n’est pas capable non plus de gérer ses sentiments sur lesquels il ne peut mettre de mots. Sentiments et ressentis sont confus, ils le déstabilisent.
Alors, ce bouillonnement émotionnel, c’est par son comportement qu’il l’exprime.
Il pleure, hurle. Il pique des colères, crie, tape du poing, se roule par terre. Il casse même ses jouets.

L’enfant fait des caprices, il n’est pas capricieux

Avant dix-huit mois, on ne peut parler de caprice. Ses pleurs expriment des besoins.
L’enfant commence à faire des caprices vers un an et demi. Les crises deviennent fréquentes, voire journalières, à deux, trois ans. Puis, peu à peu, comprenant le principe de “réalité” et ayant acquis la maîtrise du langage, il en fait moins, jusqu’à cesser tout à fait de s’exprimer ainsi à l’âge dit de raison, c’est-à dire sept ans.
Un enfant qui fait des caprices n’est pas capricieux. Sont capricieux les enfants à qui les parents n’ont pas su donner de limites et qui sont devenus des enfants-rois. Leurs parents confondent autorité et répression, permissivité et amour. Ils craignent qu’une éducation ferme puisse entraîner quelques troubles psychologiques chez l’enfant ou qu’elle les éloigne d’eux. Alors ces enfants évoluent dans un monde sans contrainte, ils hurlent tout le jour pour que l’on se plie à leurs quatre volontés ; or ce sont les limites données au petit qui lui apportent les repères nécessaires à son équilibre.
Céder, c’est montrer sa faiblesse. C’est accepter qu’il prenne un pouvoir qui ne doit pas être le sien.

Qu’est-ce qui provoque le caprice ?

* Le renoncement au plaisir immédiat.

Le principe de réalité s’oppose à la recherche de satisfactions immédiates, à la réalisation d’un désir non réfléchi. C’est un régulateur : il permet l’adaptation à l’environnement.
Qu’arrive-t-il à l’enfant qui a un désir ne tenant pas compte de la réalité (mettre ses doigts dans une prise électrique, sortir sans bonnet quand souffle un vent glacial) ? Il se voit contraint d’y renoncer. Or il n’a pas encore appréhendé la réalité (ou il est en train d’y parvenir à force d’observation et de confrontation au réel). Alors quand lui est énoncé l’interdit et qu’il doit s’éloigner d’une prise électrique ou accepter qu’on lui mette son bonnet, il pique une colère.

* La confrontation au désir de l’autre. Quand l’enfant commence à vouloir être autonome, il exprime ses désirs et ses volontés. Et c’est alors qu’il découvre n’être pas le centre du monde. Fini le temps de la toute puissance. Ses parents ont également des désirs, des volontés souvent différents des siens. Déçu, frustré par les refus ou les obligations qui mettent à mal son désir, l’enfant se révolte. Il ne comprend pas le fait de trouver une résistance du côté des parents. Il se débat quand son père le met en pyjama, il trépigne quand sa mère refuse de lui donner du chocolat à l’heure du dîner. Il apprend qu’il ne peut pas toujours faire ce qu’il lui plait ni obtenir tout ce qu’il désire. Ses cris, ses pleurs ne sont pas faits pour contrarier ses parents ou les manipuler, mais tout simplement pour les faire plier afin qu’il puisse parvenir au plaisir.

Caprice ou affirmation de soi ?

L’enfant dit non comme il le peut : le langage trop pauvre encore (les mots, la syntaxe), la non-connaissance de l’autre comme existant en dehors de lui, l’ignorance de la réalité le privent de moyens. Alors pour dire non ( Il faut noter qu’il dit “non” bien avant le “oui”), il pique une colère.
Et ce “non” va au delà d’une simple opposition, c’est une affirmation de soi. L’enfant se différencie de ses parents avec lesquels jusque-là il se confondait.
Et même quand il commence à s’exprimer avec des petites phrases construites correctement, s’il sait ce que sont la colère et la tristesse, il n’est pas encore capable d’analyser ce qu’il est en train de vivre.

Céder ou non ?

Certes l’enfant a besoin de limites, mais doit-on, pour cela, toujours lui imposer sa volonté d’adulte ? Tout d’abord, il faut essayer de comprendre ce qui a motivé sa crise : n’exprime t-il pas un réel besoin un câlin au sortir de la crèche) une peur ( l’eau, un inconnu), une angoisse (au moment du coucher) ou tout simplement -et très souvent- une fatigue? Comme ce sont des causes récurrentes dans les mêmes situations, elles sont assez facilement identifiables.
Et si dans une situation l’enfant n’exprime pas un réel besoin, on peut s’interroger sur le pourquoi de ses cris dans la rue. Car il ne fait pas un caprice pour rien. Peut-être a-t-il aperçu un détail sur le trottoir qui l’attire alors que d’une main pressée on l’entraîne au loin. Peut-être veut-il traverser tout seul la rue. Ou encore il se peut qu’il veuille aller en direction du square et non chez lui. Une fois compris la raison de ses cris, on peut mettre des mots dessus. Parler avec des mots simples de ce que l’on croit qu’il ressent, puis lui dire pourquoi on ne cèdera pas à son désir : on ne peut pas ( l’heure tardive) ou on ne veut pas (l’envie de rentrer chez soi). Même si l’enfant ne met pas un terme à sa crise, il a “entendu”. Il n’a pas fait céder l’adulte, mais son désir néanmoins a été pris en considération.

Donner des limites

On donne des limites précises à l’enfant et on lui en explique les raisons. Il ne suffit pas bien entendu de les dire et de les redire, auquel cas il finirait par ne plus les écouter. Il faut encore les faire respecter. L’enfant obéit à des règles de prudence nécessaires à sa sécurité (ne pas s’approcher des feux d’une cuisinière), des règles de savoir-vivre, de politesse, nécessaire à son intégration dans la société (dire bonjour et merci). Il se tient également à des lignes de conduite qui fondent l’harmonie familiale.
Les deux parents doivent s’accorder sur les limites à donner à l’enfant. Au sein du couple parental, il est fréquent que les opinions diffèrent au sujet de l’éducation. L’un a des tendances plus laxistes, l’autre plus rigides. L’un dirait plus souvent oui alors que l’autre aurait une préférence pour le non. Ces différences doivent être débattues, et elles doivent l’être en privé. Un parent ne contredit jamais l’autre devant l’enfant.
Pourquoi est-il parfois difficile de donner des limites et de s’y tenir. Il y a toujours un moment dans la vie de parent où l’on doute de faire bien ce qu’il faut. On se sent défaillant -souvent par manque de temps- Et puis, cette envie irraisonnée d’être aimé à chaque heure du jour et de la nuit fait que l’on n’accepte pas facilement que l’enfant soit très en colère ou qu’il se mette à bouder. Il y a les cris à gérer, difficiles à supporter surtout après une journée de travail, l’enfant qui trépigne au restaurant ou dans un magasin, et là, on lâche prise pour avoir la paix.
On cède. Céder quand cela n’est pas fréquent et ne touche pas des points essentiels n’est pas grave. Mais donner souvent priorité au désir de l’enfant amène à un déséquilibre. Il a des crises plus fréquentes auquel on répond par l’énervement. Or c’est le calme de l’adulte qui peut mettre un terme à la crise.
Quand on donne un interdit à l’enfant, quand on lui refuse un plaisir, on lui donne une explication courte, claire et précise. S’il se met à pleurer ou à crier, on lui dit qu’il a le droit d’être triste et mécontent. Mais que les choses sont ainsi. Puis on peut le prendre dans ses bras, ou lui proposer une activité qu’il aime, ou encore on décide d’ignorer son comportement et l’on continue tranquillement ce dans quoi on était plongé. Si la colère ne passe pas, et qu’il se met à trépigner ou à se rouler par terre, on le met à l’écart, au calme, toujours dans le même lieu sécurisé : ainsi, sa chambre, son lit. L’enfant sait, parce qu’on le lui dit gentiment et comme une chose allant de soi, qu’il pourra appeler une fois la crise terminée. Quand il s’est calmé, il est fatigué, déstabilisé. Un câlin ou un moment de partage (lecture, dessin..) rassure l’enfant : ses parents l’aiment malgré tout, rien n’a changé.

Laisser l’enfant prendre des décisions

Donner à l’enfant des occasions de choisir entre deux propositions : veut-il aller au square ou faire des tours de manège ? Veut-il des coquillettes ou du riz pour son dîner? Et s’il mange du riz ce soir-là, c’est lui qui l’aura décidé. Ce sera son désir et non celui de ses parents. Un désir qui ne se sera pas heurté au leur.
Plus lui sera donnée la possibilité de prendre des petites décisions, plus il sera à même d’accepter les impératifs journaliers qui conditionnent sa vie (s’habiller, manger avec sa cuillère, mettre ses chaussures, se coucher).
Très tôt, on peut dire à l’enfant que tout comme lui, on est astreint à des limites. Que l’on met un bonnet quand il fait froid, que l’on boit de l’eau à table et non un jus de fruit. “Comme Papa” “comme Maman”. On peut aussi se servir d’un personnage qu’il aime, exemple tiré d’un livre.On y voit celui-ci dans une situation quotidienne qui déclenche chez l’enfant des caprices récurrents : la table, le coucher, le prêt des jouets, les courses dans les magasins.

Les mots à dire et ceux à éviter

Il y a des mots à ne pas dire car ils portent à conséquence “Tu es méchant” ou “tu es bête” ‘’Je raconterai ça à ta mamie” ” Cesse de pleurer, tu m’agaces” “Sors de la pièce, je ne veux plus te voir”. “J’aurais honte à ta place “. Parler ainsi à l’enfant, c’est lui nier le droit d’avoir des désirs différents des siens, d’exprimer ses sentiments, ses ressentis.
Quelle est la réponse adéquate à l’enfant qui fait un caprice ? On le comprend: “Je sais tu n’es pas content”. “Tu es dans une grosse colère et c’est normal”. On l’accompagne dans ce moment difficile, on peut parler de soi lorsque l’on était enfant : “Moi aussi, je refusais de me déshabiller pour aller au lit…” ou parler d’un personnage aimé : “Regarde Lapinou, il est comme toi, il veut manger tous les gâteaux. Mais -car il y a un mais- on lui dit clairement que malgré tout, on n’est pas d’accord avec lui. On lui donne les raisons pour lesquelles on ne cèdera pas.
Une fois la crise passée, quand le petit enfant est en âge de réfléchir et de s’exprimer, on peut revenir sur ce qui s’est passé. Encore faut-il qu’il en ait envie. Et surtout, on n’en fait pas un drame. C’est en aidant l’enfant à parler de ses émotions qu’il apprend à les gérer. Et pour cela, on le guide avec des questions. Il apprend à exprimer ses émotions en les disant plutôt que par des cris et des pleurs.
L’enfant a besoin d’être encouragé, soutenu dans son apprentissage des règles, alors s’il ne fait pas une crise dans une situation habituellement critique, on trouve les mots pour le féliciter.

Gérer au mieux les caprices

On anticipe les crises et, avant les situations critiques, celles qui régulièrement entraînent des refus, des pleurs et des cris, on énonce avec fermeté les limites. “Ce soir, après ton dîner, plus de courses à travers l’appartement, je te lirai une histoire, puis tu iras au lit.” Dans les premiers temps, bien entendu, l’enfant va tenter de repousser les limites, mais il s’agit de s’en tenir à ce qui été dit. Il est sécurisé par les repères qui lui sont donnés, surtout s’ils le sont avec tendresse. On accorde toujours les paroles aux actes. Céder, c’est montrer sa faiblesse, déstabiliser l’enfant, incapable de se repérer face à l’incohérence des décisions.

Et puis après un refus donné à l’enfant, on détourne son attention en proposant aussitôt autre chose. C’est le meilleur moyen pour qu’il ne reste pas coincé dans la frustration. “Non pas de petit pain au chocolat (refus), il est trop tard maintenant (explication) mais si tu veux on peut donner à manger aux poissons rouges (diversion) ou jouer avec tes tracteurs (possibilité pour l’enfant de décider)”.

Le caprice et l’adulte en devenir

Savoir accepter les caprices de l’enfant sans se sentir personnellement agressé, les gérer sans culpabiliser, donner des limites avec fermeté et amour, c’est sans doute le meilleur service à lui rendre pour son futur. Quand il aura grandi, l’enfant saura plus facilement supporter la frustration, différer ses impulsions. Il trouvera d’autres voies d’expression que celle de l’affrontement.

ALAIN SOTTO
VARINIA OBERTO
Auteurs de « Le beau métier de parent » Hugo Doc 2016.

Votre enfant est-il autonome ?

Nombreux sont les parents à évoquer le manque d’autonomie de leur enfant, mais tout autant d’enfants à se plaindre que leurs parents ne leur font pas assez confiance, et qu’ils vérifient tout, leur messagerie Internet, leur cahier de texte, leur emploi du temps, et même pour les plus jeunes le contenu du cartable. Parfois, dans une famille, ce sont des reproches croisés. Au cours d’un entretien, la mère se plaint du manque d’autonomie de son pré-ado qui réplique aussitôt qu’on ne lui laisse rien faire tout seul, qu’on ne le laisse pas respirer.

L’autonomie affective se conquiert peu à peu. Mais elle n’est pas du seul fait de l’enfant. C’est très tôt qu’elle doit être initiée par les parents. Ils l’encouragent malgré leur désir inconscient qu’il ne se sépare pas d’eux. Alors, progressivement il peut se dégager. Il est libre dans sa tête et non en quête permanente de reconnaissance. L’en empêcher, c’est au risque que l’enfant, puis l’adolescent et l’adulte qu’il devient, soient profondément marqués par une estime de soi défaillante.

L’autonomie intellectuelle, c’est pour le grand enfant penser par lui-même, avoir intériorisé des règles sociales et familiales, des valeurs, n’être pas dépendant de l’aide des adultes, être capable de décider seul, d’anticiper et d’assumer les conséquences de ses actes. Pour en arriver là, les parents l’incitent dès le plus jeune âge à faire ses premiers pas, à s’éloigner, à évoluer librement afin de découvrir ce qui l’entoure. Ils le laissent faire ses expériences. Un jour, l’enfant devenu écolier prend des initiatives sous leur regard vigilant et sécurisant. Il s’affirme, demande de l’aide à bon escient mais n’en est pas dépendant. Il sait faire des choix et se créer les moyens de parvenir à ses buts. Il sait s’adapter, agir seul ou avec d’autres, interagir.

De nombreux parents lient à tort l’autonomie au laisser-faire, d’autres surprotègent jusque tard leur enfant. Or la revendication d’indépendance (horaires, sorties..) se manifeste dès la puberté, d’autant plus forte qu’elle a été étouffée jusque-là. Pour le travail scolaire, c’est la volonté de faire “loin” des parents. Alors les négociations sont douloureuses, car il s’agit d’un désir qui n’est pas en phase avec ce que les parents pensent de leur enfant quant à ses possibilités d’agir seul et de prendre ses responsabilités.

Cette indépendance désirée est loin de l’autonomie.  Ces enfants ne sont pas concernés par leur propre construction intellectuelle. Ils restent dans une position d’assistanat : ils ne savent pas mener un travail de recherche personnel. Ils ne savent pas apprendre seuls. Ils ne savent pas penser seuls. Ils savent des choses, mais ne savent pas réfléchir, ni agir sans qu’on leur ait dit comment.

Apprends-moi à faire tout seul, disait Maria Montessori.  Mais comment apprend-on à l’enfant å faire tout seul ?  On agit devant lui.  On lui montre l’exemple. On encourage sa curiosité intellectuelle, l’esprit critique (qui permet la réflexion) On le soutient d’un regard bienveillant dans ses essais, ses erreurs, on le responsabilise peu à peu. Il suffit aussi d’avoir de l’intérêt moins pour le fait qu’il ait réussi ou non, mais pour ce qu’il a pensé, la façon dont il est parvenu à faire quelque chose. On respecte ses mouvements de pensée, on favorise les prises de risque, l’imagination. On prend le temps de l’accompagner.

C’est la liberté qui lui est donnée de découvrir par soi-même, de faire à sa manière, de n’avoir pas peur de se tromper qui permet à l’enfant de renforcer sa confiance en soi, de grandir. D’être autonome et heureux de l’être.

Alain Sotto et Varinia Oberto

Auteurs de « Le beau métier de parent » Hugo Doc 2016.

Cancritude : filles et garçons ?

Les cancres

À lire les articles de journaux, à écouter les témoignages, il semblerait que la “cancritude” concerne les garçons et eux uniquement. Parmi les cas célèbres, on trouve Gustave Flaubert, Winston Churchill, Jean Cocteau qui fut renvoyé deux fois du lycée et n’eut jamais son bac malgré plusieurs tentatives, André Malraux mauvais en maths et physique, qui quitta le lycée avant la fin de ses études, et Albert Einstein qui peina à apprendre à lire, eut des difficultés dans son parcours scolaire, malgré d’excellents résultats en maths, rata des examens, incapable de travailler comme on le lui demandait : écouter les cours, prendre des notes, apprendre ses leçons, tout travail excluant le fait de pouvoir penser par soi-même. Et pourtant quelle vie que la leur!

Les témoignages récents proviennent également d’hommes, dont le plus médiatisé est sûrement Daniel Pennac. Mais, qu’en est-il des femmes? Sont-elles épargnées génétiquement par ce mal ? Ou leur rôle dans la société qui leur incombe encore actuellement, s’occuper des enfants, de la maison, fait qu’une fille peinant à l’école est vécu comme moins dévalorisant, moins préoccupant, en raison même de ce qui l’attend une fois devenue adulte? Ou encore, est-il vrai que les filles cancres sont bien moins nombreuses que les garçons tout simplement parce que les attentes à leur égard les font plus sages, plus appliquées, et qu’elles adoptent des comportements et des aptitudes scolaires conformes à leur sexe ?

 

Existent-il des différences entre les garçons et les filles dans le “métier” d’élève ?

Il est un fait avéré par toutes les statistiques : les filles seraient plus scolaires, plus performantes. Mais, la génétique n’y est pour rien. L’explication est à trouver dans l’éducation. Très jeunes, les filles adoptent un comportement dicté par la société, encouragé par les parents : elles sont patientes, appliquées, raisonnables. Quant aux garçons, ils obéissent aussi a un stéréotype selon lequel, ils sont forts, actifs, indépendants, bruyants, désordonnés. Etant sérieuses, les filles réussissent mieux à l’école, redoublent moins, ont davantage de mentions au bac. Elles ont de meilleurs résultats en français, les garçons les ont en maths. Mais, elles sont plus studieuses, les garçons à l’adolescence passent en moyenne une heure de moins qu’elles à leur travail/maison. Aussi n’est-il pas étonnant qu’elles soient de meilleures élèves.

Néanmoins, la différence n’est pas telle, qu’elle expliquerait le masculin associé au mot cancre, qu’on identifierait celui-ci par la représentation d’un garçon.

 

Chercher les cancres/garçons dans les niveaux les plus faibles

Quand on s’intéresse aux niveaux les plus faibles, on y trouve une majorité de garçons. Ainsi en 2009, un sur quatre n’avait pas la compétence minimum en lecture pour réussir son parcours scolaire *. Or une bonne compréhension de l’écrit est nécessaire non seulement en français mais dans toutes les autres matières. Dans les classes et ateliers relais qui reçoivent les adolescents en rejet de l’institution scolaire, plus de quatre élèves sur cinq sont des garçons. Et cela, nous l’observons au cabinet depuis des années : les enfants, les adolescents en grande difficulté dans leurs études, ou souffrant de phobie scolaire, ou encore présentant des comportements difficilement compatibles avec la vie de la classe, sont pour la plupart des garçons.

Ainsi, il semblerait bien qu’il y ait davantage de garçons en souffrance scolaire que de filles.  Oui, en souffrance. Car peu de cancres sont heureux. Certains disent rêver en cours, d’autres ont des passions qui les protègent ( un sport ou la musique qu’ils pratiquent). Mais pas tous. Et l’inquiétude des parents, les clashes dès qu’ils évoquent leur travail, leurs notes ;  l’impression, pour beaucoup, de ne rien comprendre en classe ; l’ennui profond pour d’autres pendant les cours ; les dissimulations, les mensonges , les fausses excuses ; tout cela génère de la honte, de la douleur. Car tous les enfants, quel que soit leur âge, aimeraient réussir.

 

Pourquoi un garçon devient-il cancre ?

On peut lire dans le rapport de l’OCDE 2013 que pour de nombreux garçons, il n’est pas cool de réussir à l’école. Ils se doivent de montrer leur désintérêt pour le travail scolaire. Ils se conforment à un modèle masculin véhiculant entre autre le rejet de l’autorité. Pour eux, s’ils veulent s’affirmer, il n’est pas acceptable de réussir dans le cadre institutionnel. Cela je l’observe souvent chez les adolescents, même les pré-adolescents, amenés en consultation. Ils ont en tête une idée de ce que doit être un homme. Ils cherchent à affirmer leur masculinité qu’ils confondent avec la virilité. Ils enfreignent les règles, se montrent insolents, revendiquent le fait de “s’en foutre”. Et parfois, être un cancre, à défaut d’autre chose, leur sert à se construire une identité.

D’autres raisons peuvent être à l’origine de grosses difficultés quand arrive l’adolescence, et que le garçon à la scolarité passable jusque-là se trouve submergé par des ressentis flous et violents. Qui suis-je ? devient la question essentielle. Comme il ne peut y répondre seul, il est déstabilisé, et se raccroche à ses pairs. Sa vie sociale à l’école et à l’extérieur prend alors le pas sur l’apprentissage. Le garçon perd pied. Ses bases ne sont pas assez solides pour lui permettre de naviguer à vue. Il s’enlise dans les échecs, les leçons non apprises, les devoirs bâclés ( quand ils sont faits).

Il y a aussi l’enfant qui n’entre pas dans le moule scolaire, ne s’adapte pas à la forme d’enseignement. Il n’arrive pas à exprimer son potentiel, sa personnalité, il ne trouve pas d’espace où exprimer une pensée personnelle et abandonne.

Et puis il y a les explications inhérentes à chacun. Un démarrage raté dans l’apprentissage de la lecture en CP du à une mauvaise méthode ; une difficulté relationnelle avec l’enseignant ; le divorce des parents ; un deuil ; un harcèlement qui perdure dans le temps ; un trouble cognitif non détecté à temps alors qu’il était “réparable” ; deux ou trois échecs entraînant une perte de confiance en soi, la mésestime des parents, et au final l’installation dans un immobilisme intellectuel, etc. Les causes sont nombreuses.

Quel que soit la raison à la “cancritude”, il y a de la souffrance quand on n’arrive pas à travailler, qu’on ne peut pas, quand on en arrive même à s’y refuser.

  • Les inégalités à l’école, rapport du Conseil économique social et environnemental (2011)

 

Un résultat étonnant

Des chercheurs en psychologie ** ont mené des expériences dont les résultats sont particulièrement intéressants quant à la croyance des filles et des garçons sur leur capacité en géométrie. Ils ont donné à regarder, à des centaines de collégiens, une figure  complexe. Quelques minutes plus tard, ils devaient la reproduire de mémoire.

À certains, cet exercice était proposé comme un travail de dessin, à d’autres comme un exercice de géométrie.

Les filles mémorisent et reproduisent bien mieux la figure quand elles pensent qu’il s’agit d’un simple dessin. A l’inverse des garçons, dont les performances sont meilleures quand la tâche leur est présentée comme un exercice mathématique et non comme un  dessin à reproduire.

Si l’on compare les résultats des filles et des garçons dans le cas de l’exercice/dessin, ceux des filles sont meilleurs. Par contre, les garçons se montrent plus performants que les filles dans l’exercice/géométrie.

Tout se passe comme si les filles avaient intégré le fait qu’elles ne sont pas bonnes en géométrie, domaine des garçons. Quant à ceux-ci, ils ne se laissent pas intimidés par une figure géométrique, les mathématique étant bien installées dans leur tête comme étant une affaire de garçons.

** (Huguet et Régner 2005) (Neuville et Croizet, 2005)